
« Glenn, naissance d’un prodige » est un biopic captivant d'Ivan Calbérac, récemment présenté au Théâtre Le Forum. Il explore la vie si particulière de Glenn Gould (1932-1982), pianiste canadien reconnu pour ses interprétations des Variations Goldberg de Bach. À travers plusieurs tableaux, la pièce retrace l’existence de cet artiste iconoclaste, de son enfance à sa mort.
Le rideau se lève sur une scène singulière. A peine âgé de trois ans, Glenn Gould doit reconnaître à distance, enfermé dans les toilettes, les notes jouées par sa mère, professeur de piano qui projette sur son fils son fantasme de célébrité. Comme ultime récompense, elle lui accordera le droit de la rejoindre qu’à la seule condition d’avoir trouvé la note juste.
D’emblée, le décor est planté. C'est autour de cette relation excessive mère-fils que l'auteur a centré son récit. La pièce interroge sur ce lien étrange entre Glenn et sa figure d’attachement, à la fois protectrice, étouffante et abusive, toujours inquiète pour la santé de son fils – le seul qui ait survécu après de nombreuses fausses couches, aime-t’elle à le rappeler. Cette interaction abusive et anxieuse marque le parcours de Glenn, dont les rares tentatives amoureuses se solderont par des échecs.
Autour de l’artiste gravitent, outre cette mère omniprésente qui l’enferme dans son amour, à l’exclusion de tout autre, un père, qui, bien qu’aimant, s’est effacé pour se mettre au service du duo mère-fils. Le personnage de Jessie, la cousine secrètement amoureuse de Glenn ajoute une dimension particulière à cette exploration psychologique.
Il y a aussi celui qui lui servira d’impresario jusqu’à ce que Glenn Gould n’ait plus la capacité d’assurer les concerts en public et un homme-orchestre journaliste, animateur de radio.
Ivan Calbérac dresse un portrait juste du musicien dans toute sa complexité.
La pièce parvient à capturer l’essence même de l’artiste : un génie en quête d’identité, tiraillé entre son talent et ses démons. On y découvre Glenn prisonnier d’un monde intérieur dominé par l’anxiété, par ses phobies multiples et ses obsessions exacerbées par son probable syndrome d’Asperger et sa profonde solitude face à ce monde où tout est danger potentiel.
Ses mimiques et son approche si singulière du piano illustrent cette dualité, le poussant à se retirer du monde pour se plonger dans la musique et faire corps avec elle.
“Glenn, naissance d’un prodige” est une œuvre intelligente et bien construite. La performance remarquable de Nicolas Avinée qui incarne Glenn est soutenue par une mise en scène habilement équilibrée entre humour et tragédie. Les choix musicaux renforcent l’émotion ressentie tout au long de la représentation. C'était un moment de théâtre mémorable qui nous rappelle combien la frontière entre le génie et la folie est souvent ténue.
Avril 2025, Théâtre le Forum
Michèle Freud