
Dans Lily et Lily de Barillet et Grédy, Lily Da Costa, une flamboyante diva du cinéma hollywoodien des années 1930, magistralement interprétée par Michèle Bernier, brûle sa vie sous les feux du strass, de l’alcool et de passions impétueuses.
Piégée par un entourage davantage attiré par sa fortune que par son bien-être — une journaliste sans scrupules, un mari en quête d’argent, des domestiques cupides et un ex-mari évadé d’Alcatraz — ses débordements font régulièrement la Une de la presse à sensation.
Surgit alors Déborah, sa sœur jumelle, son exacte réplique physique, animée d’un souffle radicalement différent. Venue du Midwest, imprégnée d’une ferveur quasi mormonne, mariée à un pasteur-fermier et dévouée à ses poules comme à ses principes, elle délaisse sa basse-cour pour rejoindre Lily, bien décidée à « sauver son âme » et à la soustraire au tumulte qui l’assaille.
Par un concours de circonstances que l’on se gardera bien de dévoiler, Deborah se voit contrainte, pour un temps, d’endosser le rôle de sa jumelle. De cette substitution jaillit un festival de quiproquos, porté par l’énergie électrique des comédiens et le rythme du vaudeville.
La pièce s’appuie sur un ressort classique du théâtre : l’exploration des doubles identitaires, invitant le spectateur à réfléchir subtilement sur l’identité, le désir et les rôles sociaux.
Les deux jumelles aux élans opposés, révèlent chacune une facette distincte de la psyché humaine. L’une, enfermée dans un rôle social codifié, figée dans la bienséance et trébuchant dans sa propre retenue, jusqu’à frôler la caricature ; l’autre, pleine d’audace, affirmée, souvent transgressive, explose les conventions.
Interprétées par une seule et même comédienne, ces polarités se juxtaposent, laissant apparaître une identité en perpétuel mouvement, oscillant entre le rôle endossé et les désirs abrités.
Le double fait surgir ici la complexité de l’être, où l’intuition de Rimbaud — « Je est un autre » — s’entrelace avec le mouvement des deux figures. Sur le plateau, la scène expose cette danse intérieure.
Le personnage masculin, interprété par Francis Perrin, joue un rôle essentiel dans cette dynamique. Incarnant l’autorité et le pouvoir, mais aussi une cécité volontaire, il perçoit les femmes non comme elles sont, mais comme il a besoin qu’elles soient. Ce regard restreint souligne un mécanisme classique de défense psychique : le confort narcissique prime sur la reconnaissance de l’altérité.
À mesure que la substitution s’installe, le rôle emprunté devient terrain d’expérimentation, puis espace où la vie se réinvente. Le masque met en lumière nos désirs inavoués, nos fragilités et résistances.
Le quiproquo, moteur du rire, ouvre une zone délicate et troublante. La scène se transforme en exploration de soi et de l’inconscient, révélant le retour inévitable de ces parts refoulées sous des formes toujours inattendues.
Le vaudeville déploie sa musicalité : les entrées s’enchaînent, les malentendus s’imbriquent, et le rire circule entre scène et salle, à la fois léger et révélateur.
Dans ce théâtre vivant, le masque révèle plus qu’il ne dissimule, laissant entrevoir désirs contenus et possibles à demi-formulés. Si le rire est si présent, c’est parce qu’il accompagne une vérité subtile : le « je » n’est jamais tout à fait un. Pour un instant, le double devient un lieu où explorer la complexité de ce que nous sommes.
Et si le spectateur, dans ce miroir mouvant, se découvrait, à son tour, traversé par ses propres ambivalences ?
Michèle Freud
Janvier 2026, Théâtre le Forum